Disparaître en bleu—Ein Spiel der Biosemiotik 2003
Extrait de L’Écho des limbes
Texte de Nathalie de Blois English version
Se fondre avec l’horizon
La question « qui suis-je? » que se pose la petite Alice de Lewis Carroll traverse comme une impossible énigme l’ensemble du travail photographique de Ève K. Tremblay. En 2000, dans le cadre de la série L’Éducation sentimentale, l’artiste réalisait un œuvre intitulée Alice tombée furieuse, dans laquelle on la voit vêtue d’un costume d’écolière, à demi étendue au sol, se retourner en fixant la caméra d’un air courroucé. Outre la référence au célèbre conte anglais de Carroll, cette image, qui illustre le conflit intérieur mêlé de crainte et de désir propre au passage de l’adolescence à la vie adulte, canalise les forces antagonistes présentes dans l’œuvre photographique de Ève K. Tremblay –oeuvre qui a tout de la construction de mondes symboliques liés à l’angoisse de la transformation.
Avec la série Disparaître en bleu – Ein Spiel der Biosemiotik (2003), l’artiste dessine une sorte de récit en ellipses dans lequel elle « entreprend de [s]e faire disparaître comme figure pour devenir une couleur, une idée, une méduse, un garçon ». Tout en maintenant le thème central de la transformation, cette série d’autoportraits décline un jeu fictionnel qui, à la différence de son travail précédent, présente non pas un climat de peur et de résistance devant la mouvance intérieure mais suggère un engagement actif dans ce mouvement. On observe dans ce « jeu de biosémiotique » une succession de métamorphoses à travers lesquelles se dit un devenir qui abolit toute volonté de s’accrocher à une identité fixe. Ève K. Tremblay y effectue une sortie de soi pour concevoir une autofiction déconcertante gouvernée par l’algèbre prodigieuse d’un songe, mais d’un songe dirigé et délibéré.
Prenant les aspects variables de fragiles incarnations, l’artiste active un espace d’illusion et d’omnipotence en substituant certains motifs à son propre corps dans cette forme de récit autobiographique fondé sur un éclatement de l’image d’un soi permanent. Vêtue d’une robe bleue, elle se fond dans le paysage. Elle devient une tache informe, une méduse radiante, un liquide à identifier. Ailleurs, elle se mue en un scientifique qui à son tour, dans l’œil grossissant d’un microscope, analyse l’étoffe, bouclant ainsi la boucle de l’observateur s’observant lui-même. Cette série traduit un état de flottement où le soi n’est pas le centre mais un entre-deux en mouvance. Cherchant à représenter l’irreprésentable, ce passage qu’elle est et qu’elle n’est pas, elle trouble la frontière entre l’intériorité subjective et l’expérience objective de la réalité, pour conclure à un flou inhérent. La figure décrite n’est plus définie d’une ligne précise, mais se fond dans chacune de ses apparences, les renvois métonymiques de son corps éclipsé de la représentation.
Soutenu par le traitement des images photographiques, ce flou, ce bougé de la figure évanescente se fait également synonyme d’une renonciation à l’individualité au profit d’une fusion dans le Tout, ce que suggère notamment le sous-titre d’une des pièces : Fressen (dévorer, en allemand). Ce flou correspondrait à un désir de tout s’incorporer, d’expérimenter le monde comme une chose à engloutir, d’en faire sa nourriture pour atteindre l’expérience d’une union avec tout ce qui existe. L’artiste affirme que l’on peut en même temps aimer et haïr. Qu’en chacun de nous, cohabitent l’enfant, la bête de proie, l’être de raison, l’eau, la terre, l’ombre et la lumière. Ses images se jouent presque à la limite, à la lisière crépusculaire qui sépare la veille d’un sommeil hanté d’apparitions oniriques, comme les loups blancs qui surgissent de l’ombre tels des fantômes avides, dans l’énigmatique diptyque Day for Night (Zoosemiotics, 2003), laissant entrevoir les puissances de la nuit et du jour.
Ces œuvres de Ève K. Tremblay traduisent en même temps l’abandon d’une image centrale, unificatrice de soi, au profit d’une perception plus troublante, celle de l’imparable interdépendance entre l’observateur et l’observé. Située à l’opposée de la pensée scientifique qui aspire à l’objectivité, Disparaître en bleu – Ein Spiel der Biosemiotik prise une subjectivité résolue. Ce qu’elle désigne est non seulement le désigné mais aussi le regardant, ce soi qui n’est ni objectifié ni fixé en une image, ce je fini et infini, transitoire et permanent. Dans cette subjectivité absolue, Ève K. Tremblay est plus que l’observatrice du phénomène de transformation, elle incarne ce processus. Elle se fond et se confond progressivement dans l’objet de son regard pour devenir elle-même cet objet. L’intuition fondamentale vers laquelle convergent l’ensemble de ces images est celle d’une identité en tant que changement. L’essence même de l’identité se logerait-elle donc dans le jeu de mouvements et de transitions, dans l’altération continue par laquelle les individus se transforment? Dans l’acte d’observer, chacun construit une image de l’autre. Ce que nous croyons saisir ne serait-il que réalité mouvante, une simple captation de cette figure évanescente du mouvement perpétuel qui définit l’autre. Que sommes-nous sinon une forme de mobilité dans notre individualité? Que suis-je? interroge l’œuvre de Ève K. Tremblay, sinon une image engendrée par d’autres images, qui elle aussi se construit, se transforme et se détruit?
Manifestement moins chargée d’inquiétude que dans son travail antérieur, la question du devenir comporte ici une ouverture au paradoxe de l’identité. Elle s’oppose en cela à la logique aristotélicienne selon laquelle une identité x est x et ne peut être autre que x : « Il est impossible, pose Aristote, pour la même chose et en même temps d’appartenir et de ne pas appartenir à la même chose et dans le même rapport. » La logique paradoxale qui sous-tend le travail de Ève K. Tremblay propose en contrepartie une approche interrogative de l’identité en mettant de l’avant le concept d’ambivalence où un état n’exclut pas l’autre mais s'en nourrit dans un irrégulier mouvement de balancier. L’artiste devient dans ces photographies le point de fuite autant que le point d’origine d’un univers équivoque où l’intériorité subjective et la réalité extérieure s’assimilent l’une l’autre. Sans s’épuiser dans la recherche d’une réponse, cette ambivalence laisse deviner les contours de possibilités multiples. Elle pose que regarder, percevoir, prendre acte, c’est également projeter sa conscience dans le monde pour en rechercher les formes dans lesquelles l’être peut se fondre.